« Le jour où j'ai réalisé que je recommençais le même balayage pour la centième fois sans réfléchir, j'ai compris que quelque chose s'était cassé. »
Éric Villard, coloriste à BordeauxIl y a des personnes dont vous sentez, en les écoutant parler de leur métier, qu'ils ne pourraient pas faire autre chose. Éric Villard est de celles-là. Quand il parle de couleur — d'un ton, d'une nuance, de la façon dont la lumière traverse une mèche décolorée — il y a dans sa voix quelque chose qui ressemble à de l'émerveillement. Pas celui du débutant. Celui du praticien qui, après quinze ans de métier, trouve encore dans chaque chevelure un terrain d'exploration inépuisable. Il a quitté Paris il y a cinq ans. Il n'y retournerait pour rien au monde.
Éric Villard a commencé dans un salon du 8ème arrondissement de Paris, à l'époque où les grandes adresses de la rive droite formaient encore des équipes entières. "C'était une école au sens propre", me dit-il. "On travaillait sur 80, parfois 100 clientes par semaine. Vous apprenez très vite à lire un cheveu, à voir ce qu'il peut supporter et ce qu'il ne peut pas. Cette pression, cette cadence — elle fabrique un certain type de rigueur."
Il ne parle pas de ces années avec nostalgie ni avec amertume. Il les reconnaît pour ce qu'elles ont été : formatrices, exigeantes, et finalement limitantes. Car dans ce type de salon, la couleur répond à une logique de rendement et de standardisation. Les formules sont posées, les protocoles établis. La marge d'interprétation est étroite.
« Le jour où j'ai réalisé que je recommençais le même balayage pour la centième fois sans jamais réfléchir, j'ai compris que quelque chose s'était cassé. Ce n'était pas de la fatigue ordinaire. C'était le signal que je fonctionnais en dessous de mes capacités. »
La décision de partir s'est construite sur plusieurs années. Éric avait des amis à Bordeaux, une ville qu'il visitait depuis l'adolescence. Il y trouvait quelque chose que Paris lui retirait progressivement : le temps. Le temps de flâner, de penser, de regarder les gens dans la rue et de se demander ce qu'une couleur différente ferait à leur visage.
"J'avais économisé assez pour tenir deux ans. Pas de plan business précis. Juste l'idée que je voulais travailler autrement." Il a ouvert son salon dans le quartier des Chartrons, dans un espace de 40 mètres carrés avec deux bacs, quatre fauteuils, et une lumière naturelle qu'il décrit comme "la première chose que j'ai vérifiée avant de signer le bail".
Les premiers mois ont été difficiles. "Je partais de zéro dans une ville que je ne connaissais pas professionnellement. Mais j'ai fait quelque chose que je n'avais jamais eu le temps de faire à Paris : j'ai vraiment parlé à mes clientes. Pas 'bonjour, on garde la même chose ?'. J'ai pris le temps de comprendre pourquoi elles venaient, ce qui les rendait malheureuses de leur chevelure."
Ce qui distingue le travail de Éric Villard, c'est ce qu'il appelle la "consultation longue". Pour chaque nouvelle cliente, il réserve trente minutes uniquement pour échanger, avant même de toucher les cheveux. Il demande : comment vous sentez-vous dans votre rapport à vos cheveux ? Qu'est-ce que vous avez toujours voulu essayer ? Qu'est-ce qui vous a déçue dans le passé ? Quel temps avez-vous le matin ?
"La plupart des femmes n'ont jamais eu cette conversation avec leur coiffeur. Elles arrivent avec une photo et espèrent que ça va ressembler à ça. Mais une photo ne parle pas de leur texture, de leur style de vie, de leur tolérance à l'entretien. La photo, c'est un point de départ, pas une instruction."
Cette approche lui a valu une réputation de bouche-à-oreille exceptionnelle. Son carnet est plein six semaines à l'avance. Il n'a jamais payé de publicité, jamais été sur les plateformes de réservation à la commission. "Je préfère moins de clientes et un vrai travail."
Éric Villard est ce qu'on pourrait appeler un coloriste pur. Il coupe, bien sûr — mais c'est la couleur qui l'obsède. Plus précisément, la façon dont la lumière interagit avec la matière du cheveu coloré.
« Quand j'applique une couleur, je pense à ce que vont faire les longueurs dans la lumière naturelle d'une terrasse, dans la lumière froide d'un bureau, dans la lumière d'une salle de bain le matin. La couleur n'est jamais la même selon la lumière. »
Concrètement, cela se traduit par des formules sur-mesure qu'il compose mélange par mélange, refusant les tubes prémélangés du catalogue. "Je peux passer 20 minutes à ajuster une formule. Certains collègues trouvent ça absurde. Pour moi, c'est la différence entre une couleur correcte et une couleur vivante."
Il pratique aussi ce qu'il appelle le "ralenti de la décoloration" : plutôt que de décolorer en une séance intense, il préfère plusieurs interventions légères sur plusieurs mois, en préservant la santé de la fibre capillaire. "Mes clientes ont des cheveux qui brillent et qui bougent. Pas des cheveux abîmés qu'on maintient à coups de soins. Il y a une différence fondamentale."
Je lui ai posé la question directement : comment trouver un bon coloriste quand on ne connaît personne ? Sa réponse, nette et sans détour :
"Regardez les cheveux dans la rue. Quand vous voyez une couleur qui vous arrête — pas parce qu'elle est flashy, mais parce qu'elle est juste, vivante, naturelle — demandez à la personne où elle va. C'est le meilleur algorithme de recommandation qui existe."
"Méfiez-vous des salons qui ne posent pas de questions. Si vous arrivez et qu'on vous assoit directement sans vous demander ce que vous voulez vraiment, ce n'est pas un bon signe. Un coloriste sérieux a besoin de comprendre l'histoire de vos cheveux."
Sur les prix : "La couleur artisanale coûte plus cher que la couleur industrielle. C'est normal — elle prend plus de temps, elle utilise de meilleurs produits. Investir dans une bonne couleur deux fois par an vaut souvent mieux que de payer moins et d'y aller quatre fois."
Éric Villard forme lui-même deux apprentis par an. C'est, dit-il, la partie de son travail dont il est le plus fier. "Le métier perd sa dimension artisanale au profit d'une logique de rendement. Les jeunes qui sortent des écoles n'ont pas toujours eu le temps d'apprendre à regarder un cheveu, à comprendre sa matière, à sentir comment une couleur va évoluer dans le temps."
Il leur apprend à observer, à questionner, à douter. "Le doute est une qualité dans ce métier. Un coloriste trop sûr de lui fait des erreurs. Un coloriste qui se dit 'est-ce que je peux faire mieux ?' — celui-là progresse."
J'ai rencontré Thomas lors d'un passage à Bordeaux pour un reportage sur les artisans du cheveu. Ce qui m'a frappé dès les premières minutes : il parlait de la couleur comme un peintre parle de la lumière — pas comme un technicien récite un protocole. Quand il m'a montré la chevelure d'une cliente qu'il venait de terminer — un blond miel avec des variations imperceptibles selon l'angle de vision — j'ai compris ce que "couleur vivante" voulait vraiment dire. C'est la différence entre une couleur et une couleur qui respire.
Éric Villard n'est pas une exception. Il est le représentant d'une génération de coiffeurs qui ont choisi la profondeur plutôt que le volume, le sur-mesure plutôt que la série. Ils existent dans toutes les villes de France — il faut simplement savoir les chercher. Et la prochaine fois que vous verrez une belle couleur dans la rue, n'hésitez pas à demander.
Le bouche-à-oreille reste la méthode la plus fiable. Regardez aussi les portfolios Instagram des salons — un bon coloriste montre des photos de travaux réels, variés, avec des couleurs naturelles et lumineuses. Cherchez également les coiffeurs qui mentionnent des formations continues dans leur profil.
Cela dépend du type de couleur. Un balayage ou des highlights peuvent tenir 3 à 4 mois sans retouche visible. La tendance actuelle chez les coloristes artisanaux est de réduire la fréquence pour préserver la santé du cheveu — travailler avec la repousse plutôt que contre elle.
Pas nécessairement. La décoloration est le procédé le plus agressif, mais elle peut être pratiquée de façon raisonnée en étalant les interventions dans le temps et en associant des soins régénérants. Le vrai ennemi : le manque de soin entre les séances et des intervalles trop courts.
Généralement entre 100 et 250 € pour un travail de fond (balayage complet, correction de couleur) dans un salon artisanal. C'est plus cher qu'une chaîne — mais les résultats durent plus longtemps et les cheveux sont mieux préservés. Investir moins souvent, mieux vaut investir mieux.
Avec précaution. Un bon coloriste évaluera d'abord l'état de la fibre capillaire avant toute application. Sur des cheveux très poreux ou cassants, il peut recommander une cure de soin intensive au préalable pour rétablir la résistance du cheveu. Ne jamais forcer une décoloration sur des cheveux déjà fragilisés.